Liberté!

Publié le par Pierre-Emmanuel Pecceu

M. de MONTALTE — Je fais ce que je veux! De quel droit me dicterait-on ma conduite? Au nom de quoi pose-t-on des limites à ma liberté? 

ALICE — Si moi, je fais ce que je veux, cela implique que d'autres ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent. Par exemple, je veux m'asseoir ici, sur cette chaise ; je prive ainsi toute autre personne de l'agrément de s'y asseoir. 

M. de MONTALTE — Autrement dit, la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres, ce qui est une reformulation approximative de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (art. 4) :   "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits."

BOB Mais si je refuse d'aller au collège, je ne fais de mal à personne! L'exercice de ma liberté n'entrave personne ; pourquoi ne laisse-t-on pas chaque enfant, chaque adolescent, libre de décider s'il ira à l'école?

M. de MONTALTE Si un adolescent choisit de ne pas aller au collège, à partir de quels critères fondera-t-il son choix?

ALICE Ses envies. Son désir.

M. de MONTALTE Mais alors, il se laissera gouverner par ses désirs toute sa vie?

ALICE Pourquoi pas?

M. de MONTALTE Si les désirs sont le seul moteur de l'homme, il faut s'attendre à ce que les désirs des uns s'opposent à ceux des autres. Par exemple, Alice, si j'avais désiré m'asseoir sur la même chaise que vous, nos souhaits contradictoires nous auraient opposés l'un et l'autre. 

BOB C'est pour cela que la loi est écrite, qui impose aux désirs de chacun une limite et permet aux volontés des citoyens de coexister.

M. de MONTALTE Faut-il donc attendre de la loi qu'elle nous apprenne à maîtriser nos pulsions? N'est-ce pas ainsi qu'on définit un système totalitaire : un système qui contrôle jusqu'à nos envies? Un système qui prétend tempérer nos ardeurs à notre place, qui nous impose une maîtrise de nos passions dont nous serions incapables? Sous prétexte de faire coexister les libertés des individus, votre remarque, Bob, ne conduirait-elle pas à restreindre d'autres formes de liberté? Des formes de liberté plus intimes, plus personnelles. Une liberté qui consisterait, par exemple, à se maîtriser.

BOB C'est pourtant l'Etat qui fixe les libertés : liberté d'expression, liberté d'association, liberté d'aller et de venir,...

M. de MONTALTE Peut-être est-il temps de distinguer plusieurs ordres de liberté. La liberté dont nous avons parlé jusqu'à présent, qui est celle que vous évoquez dans votre inventaire, Bob, est une liberté politique. Elle concerne la polis, la cité, c'est-à-dire la vie publique. Nous sommes des êtres sociaux qui vivons dans la cité. Certes. Mais nous sommes avant tout des êtres ; à ce titre, on pourrait envisager une forme de liberté qui nous concerne nous, nous-même, chacun pour soi, sans attendre qu'un autre nous impose de limiter nos désirs.

ALICE Une sorte de liberté de chacun pour soi-même? Mais, dans ce cas, ne revient-on pas au problème de départ?

M. de MONTALTE — Il ne s'agit pas d'une liberté qui nie la liberté politique ; elle en reconnaît la légitimité et se soumet aux règles dont conviennent les hommes entre eux. Mais cette liberté ne se contente pas de la liberté politique. Je veux dire que la liberté politique ne serait qu'un sous-ensemble de la liberté dont je parle — appelons-la liberté intime. Cette liberté intime est celle à partir de laquelle nous décidons au quotidien ; elle est ce qui fonde nos choix de chaque jour. Vous jouez sans doute au foot?

ALICE —  Oui.

BOB — Oui, bien sûr.

M. de MONTALTE —  En club?

ALICE — Oui.

BOB — En club, oui.

M. de MONTALTE —  Il arrive sans doute quelques fois, quelques soirs, où vous n'avez aucune envie d'aller vous entraîner.

ALICEParfois.

BOB  Cela arrive, oui.

M. de MONTALTE — Et pourtant, vous y aller. Ou bien, si vous n'y allez pas, vous sentez au fond de vous-même que vous auriez dû y aller. 

ALICE — En effet.

BOB —  Au fond de nous-même, c'est vrai.

M. de MONTALTE — Pourquoi?

BOB — Si nous n'allons pas à l'entraînement, cela portera préjudice à l'équipe et à nous-même.

M. de MONTALTE —  Vous voyez donc que vous faites un choix indépendant de votre désir! Vous décidez de poser un acte que vous ne désirez pourtant pas. Vous le faites parce qu'il faut le faire. On pourrait dire que vous agissez par devoir. Y a-t-il eu besoin d'une loi pour cela?

BOB — Apparemment, non.

M. de MONTALTE — Vous comprenez ainsi combien la loi n'est nécessaire qu'en dernier recours. Le premier garant des libertés, c'est vous-mêmes, pourvu qu'à chaque fois que vous décidez quelque chose, vous en anticipiez les conséquences pour autrui. Bob, vous avez parlé du préjudice à soi-même ; en effet, il faut peut-être aussi tenir compte des effets qu'un acte a sur soi-même. Et cela, nous pouvons en juger mieux que n'importe quelle loi.

ALICE —  Finalement, être libre reviendrait à agir par soi-même en ayant mesuré les effets de notre acte sur les autres et sur nous-mêmes?

BOB —  Ce n'est pas facile!

M. de MONTALTE — Parce que cela s'apprend! C'est pour cela qu'on restreint votre liberté dans un premier temps, qu'on vous impose à être assidus au collège ; afin que vous appreniez, peu à peu, à être libres.

 

Publié dans Club de philosophie

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